S’amuser. Donc refouler. En passant par Freud et Adorno, anatomie d’un instinct de divertissement qui fait tendance en temps de tensions géopolitiques. Avec ses objets, notre vie quotidienne se trouve au centre de nombreuses représentations artistiques et, au coeur de celle-ci, l’évasion comme instinct de survie. Comment mieux la saisir ?

First Lady Michelle Obama © Amy Sherald
Tendance qui date de l’Antiquité – dans la Grèce antique, les festivals et les jeux olympiques institutionnalisaient le divertissement – le jeu, ‘ludus’ en latin, désignait un lieu de divertissement ou d’apprentissage. Ce besoin de divertissement dérivait d’une nécessité d’évasion, de relaxation, de cohésion sociale et de rites religieux. Tout ce dont on ressent le besoin aujourd’hui. Divertissement comme voie de salut ou de perdition ? Le dilemme existait dans l’Antiquité, les termes ‘otium’ et ‘diversio’ n’étant pas synonymes, le premier renvoyant à l’idée d’un divertissement institutionnalisé, comme dans les jeux olympiques, le second ayant une acception péjorative.
Qu’en pensent les philosophes? Selon Blaise Pascal, le recours au divertissement est d’une certaine manière inévitable parce que lui seul nous permet de supporter notre situation. Dans La dialectique de la raison (1947), Adorno et Horkheimer défendent la thèse selon laquelle les produits de l’ « industrie culturelle » seraient au service de la société de consommation et du capitalisme, détournant les masses de la prise de conscience de leur exploitation et aliénation (un autre terme qui recourt par ces temps), nous laissant ainsi en héritage la plus féroce critique du divertissement que l’on n’ait jamais connue. Selon Freud, « le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité. En dépit de tout investissement d’affect, l’enfant distingue fort bien de la réalité le monde de ses jeux, il cherche volontiers un point d’appui aux objets et aux situations qu’il imagine dans les choses palpables et visibles du monde réel » [4]. Sommes-nous donc en train de fuir la réalité ?
Mode
C’est dans la mode que cette tendance est la plus palpable. Et c’est dans l’air des défilés de ce printemps/été 2025. Dans un article publié dans Elle Magazine en février 2025, Véronique Hyland nous parle du retour du « fun » dans la mode [1]. « Que voulais-tu porter avant qu’il n’y ait des règles? » – voici la question que l’on se pose. En observant plusieurs défilés de la saison printemps 2025, notamment ceux de Prada, Bottega Veneta, Valentino, Saint-Laurent, Loewe et Marni, l’autrice y décèle une tendance vers un style plus exubérant et ludique pour le printemps 2025, en contraste avec les tendances minimalistes et axées sur la simplicité des saisons précédentes. On revient à un style plus « fun, créatif et varié« , où la mode devient une forme de jeu et d’expression libre, inspirée par la période des années 1920 et par une volonté de relâcher la tension du contexte mondial actuel. Bref, place au loisir et aux processus créatifs.

© Elle Magazine • Défilé Louis Vuitton printemps/été 2025
Art
C’est en partie l’esprit de l’exposition Tous Léger ! qui – du 19 mars au 20 juillet 2025 – ouvre ses portes au Jardin du Luxembourg et qui fait dialoguer les œuvres de Fernand Léger (1881-1955), pionnier de l’art moderne, avec plus d’une trentaine d’œuvres d’artistes issus des avant-gardes européennes et américaines des années 1960 à nos jours (Yves Klein, Armani, Martial Raysse, Daniel Spoerri ou Niki de Saint Phalle) [2]. En partie, car c’est avant tout de rapport à l’objet dont on parle, ce parcours aborde également la représentation de la société de loisirs et les processus créatifs. Une dissociation de lignes et de couleurs qui dissuade le réel.

© Vera Marchand
De l’autre côté de l’Atlantique, à New York, Amy Sherald expose au Whitney Museum of American Art. L’artiste valorise la dimension ludique, d’évasion et de loisirs principalement à travers la représentation de scènes de la vie quotidienne et d’espaces domestiques. Par exemple, son œuvre A Midsummer Afternoon Dream (2020) montre une femme dans un décor évoquant la campagne américaine, avec un vélo blanc, des fleurs, et un cadre idyllique de jardin, invitant le spectateur à s’évader vers un univers de loisir et de repos. Ce tableau, en dépassant le simple portrait, transforme la scène en un espace d’évasion où les notions de détente et de liberté sont mises en avant. Il en est de même pour Miss Everything qui date de 2014 mais reste d’actualité, habillée, dans une scène de vie quotidienne, en couleurs vives, arborant un style fun et créatif, tel qu’on l’aime aujourd’hui.

Miss Everything, 2014 © Amy Sherald
Littérature
C’est l’intention de David Foenkinos, avec La vie heureuse, paru chez Gallimard en mai 2025, cette évasion prend la forme d’une quête de la beauté, de la renaissance, d’un instinct de survie, d’éloignement de la mort qui est au coeur du roman. À partir d’une expérience de mort vécue à l’âge de 16 ans, l’auteur est fasciné par un rituel coréen qui consiste à vivre son propre enterrement et ‘pense’ une seconde vie qui ne peut passer que par une propulsion vers la beauté et la construction d’un rapport différent à l’existence au quotidien à travers, notamment, la distraction.
Dans cette même tendance, dans It’s Not the End of the World, l’auteur américain Jonathan Parks-Ramage nous raconte d’un couple de richissimes, Mason Daunt et Yunho Kim, refoulant, dans leur bonheur et leur confort, les feux qui ravagent la Californie jusqu’au point d’annuler une fête gargantuesque, malgré le danger apocalyptique qui menace Los Angeles. Paru en juin 2025, ce roman de Parks-Ramage figure dans la sélection américaine des livres à lire cet été. Parks-Ramage avait déjà remporté le prix Best queer books en 2021 pour son roman Yes, Daddy. Il nous fait cadeau de 384 pages de refoulement à l’état pur.

En ces temps de conflits qui se multiplient et évoluent, dans un scénario géopolitique fragmenté et instable, l’instinct d’évasion se transforme en jeu. Cette forme de sublimation de nos angoisses les plus profondes est-elle saine? Le politique est-il à même d’y répondre? La tendance devrait, en tout cas, l’interroger car, pour paraphraser Cindy Lauper, « the world just wanna have fun ».
[1] Exuberant Luxury is the New Fashion Trend you Need to Know
[3] Whitney Museum of American Art | Museums in Meatpacking District, New York
[4] Sigmund Freud, Essais de psychanalyse appliquée, Paris : Gallimard, 1980.


Laisser un commentaire